La nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre dans le quartier et sur les ondes. Il est 15 h et le maloya vient de perdre une nouvelle icône. À 74 ans, Granmoun Lélé est décédé, hier, à la suite d’une longue maladie rénale qui l’affaiblissait toujours un peu plus d’année en année. Le chanteur avait été admis vendredi à la clinique de Saint-Benoît à la suite d’un malaise.
Le maloya a perdu son dieu, Julien Philéas, plus connu sous le nom de Granmoun Lélé. Le chanteur lègue plus de 200 titres. Un répertoire inscrit à jamais dans l’histoire musicale réunionnaise.
Respé pou Granmoun lélé pou toussak li la fé pou la mizik Maloya.Pou toussak li la fé pou nout kiltir.Lo maloya la perd' in gran missié.Fo pa nou oubli kissa li lété pou in zour nout bann zanfan y koné ce gran artiss. Li lé mor mé son mizik lé ankor vivan! Anon Kraz maloya pou li!! BLACKINDHY
Julien Philéas est né le 28 février 1930 à Saint-Benoît. Parce qu'à l'heure du goûter sa mère criait toujours “Julien, lé lait !”, et que gourmand, il se précipitait, il a acquis le surnom de “Lélé”.
Père malabar-cafre, mère bata-malgache, quatre frères et quatre sœurs, il suit le chemin paternel chez “létablisseman”. Beaufonds, terres et fabrique de sucre, y devient journalier, puis ouvrier ajusteur, “patron cuiseur”, jusqu'à la retraite “à 56 ans, 3 mois et des médailles”. Le milieu rude des travailleurs de la canne est marqué par la paie du samedi. Celle qui permet d'acheter du rhum et de faire la fête rythmée jusqu'à l'aube par les instruments du cru. C'est dans ces “kabarés”, interdits aux marmailles, qu'après l'adolescence il commence à chanter, inspiré par son oncle, Arsène Madia. Virus de la musique oblige, il va même jusqu'à acheter un accordéon, “de Lyon, pesant 19 kilos”. Et avec son ami Tonga Lafa, il rencontre au fil des assemblées une évidente notoriété. C'est que son maloya “foutan”, ses compositions, le propulsent bien au-delà des frontières de Saint-Benoît. Au point que, le 23 décembre 1977, il déclare à la préfecture sa propre troupe, sorte de conservatoire familial, dans laquelle vont évoluer à tour de rôle ses treize enfants (huit en font toujours partie). Et qu'il enregistre quatre titres sur un 45 tours, vinyle qui sera un des premiers du genre avec celui du Saint-Pierrois Firmin Viry.
WORLD MUSICIAN
Dès lors, la formation n’arrêtera plus de tourner, et de perfectionner l’idée d’un maloya traditionnel brut et sans concession. Jusqu’à ces derniers mois, le groupe de Granmoun Lélé se composait de douze personnes (sept musiciens et cinq danseuses), parmi lesquelles sept sont les propres enfants de l’artiste. Véritables piliers de la culture maloya, Granmoun Lélé et sa troupe sont devenus au fil des années les ambassadeurs de la Réunion et de son folklore dans les plus grands festivals du monde : la troupe s’est en effet déjà produite dans près d’une quinzaine de pays (Canada, Norvège, Suède, Finlande, Belgique, Allemagne, Afrique, Japon, Brésil, Madagascar, etc…). Il y a deux ans, il avait comme partout ailleurs embrasé le centre culturel Jean-Marie Djibaou à Nouméa, accompagné de ses fils percussionnistes et des femmes de la famille, mère et filles, ses choristes et danseuses. Une tribu à laquelle le Journal de l’île saura toujours gré d’avoir répondu présente aux côtés de nombre de musiciens du cru, Granmoun Lélé s’imposant pour consacrer avec générosité les 50 ans de notre publication. Toute l’équipe du Journal adresse à la famille Philéas son soutien et ses plus sincères condoléances.